#DIRECT Pourquoi le rap français se fascine-t-il pour la Corée du Nord ? – Interlude

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Alors qu’elle devient une inspiration régulière, on s’est intéressé à la fascination naissante du rap français pour la Corée du Nord. 

Voilà quelques mois que le drapeau de la Corée du Nord s’immisce sur les légendes Instagram, chargées de promouvoir singles ou albums. Désormais dressée jusqu’au titre d’un morceau de Alpha Wann et K.S.A. dans leur dernier freestyle, il semblait grand temps de s’intéresser à cette obscure inspiration, devenue presque un étendard esthétique. De plus en plus récurrentes, les références à la Corée du Nord, comprenant Kim-Jong Un ou Pyongyang dévoilent une sorte de fascination étrange pour un pays représentant à la fois la force et la discipline. Tout une panoplie idéale pour servir le grand bain de l’égo-trip. Au côté de Rapsodie, spécialisé dans les datas liées au rap francophone, on a fouillé dans les archives de Genius pour constater cette mode évidente, son évolution, en tentant de l’interpréter.

Pour la petite histoire…

L’inspiration du rap français pour la Corée du Nord n’est pas née récemment. En réalité, elle semble même avoir traversé plusieurs décennies : sur Genius, Rapsodie a retrouvé, au total, 157 références à la Corée, auxquelles s’en ajoutent 30 à Kim-Jong Il ou Kim Jong-Un et seulement 5 à Pyongyang. À noter que nous avons écarté toutes les mentions qui se référent à la Corée du Sud, qui traitent plus de la technologie ou de l’art, en se concentrant sur sa voisine du nord. Ainsi, il faut remonter en 2001, à l’occasion de La vie avant la mort de Rohff pour trouver la première trace d’une référence recensée par la plateforme de lyrics. À cette époque, l’artiste évoquait consciemment les cadences militaires de l’armée nord-coréenne et sa guerre fratricide avec sa consoeur : «Faudrait faire qu’un comme la Corée, tous synchros comme une choré»

Ce n’est qu’une très rare occurence au milieu des années 2000, le terme s’est ensuite popularisé lors de la décennie suivante, avec un premier pic en 2014 (14 références), avant d’exploser à partir de 2018. C’est simple : de 2018  à 2020, on relève 79 références, soit plus de 40% du total de punchlines dédiées à la Corée du Nord. Le record absolu de références est détenu par l’année 2018 (31), talonnée de près par 2020 (28). La mixtape Don Dada, qui regroupera Alpha Wann et Infinit’, deux utilisateurs récurrents du terme, en novembre pourrait bien faire basculer la balance…

De Gims à Heuss l’Enfoiré

En termes de référence à la Corée du Nord, nul ne fait mieux que Gims. Que ce soit avec la Sexion d’Assaut ou en solo, l’artiste cumule le record de références éparpillées dans 9 morceaux au total. L’artiste a même dédié, avec H-Magnum, un titre à “Kim-Jong Il” en 2013. Ses références se découpent en deux parties : avec la Corée du Nord elle-même, il apporte un oeil bienveillant, en l’élevant au rang d’un fragment du monde oppressé et souvent oublié. «Afrique Est, Ouest, Bamako, Gorée, une petite pensée pour le Nord de la Corée», racontait-t-il dans “La main du roi”. L’autre catégorie se veut bien moins consciente : au fil de sa carrière, Gims a mué Kim-Jong comme un personnage récurrent de son univers, avec le running-gag de «mon pote». Qu’il serve l’égo-trip ou l’absurde, il est longuement revenu dans ses morceaux, bien que l’artiste semble l’avoir abandonné, depuis la sortie de son album Mon coeur avait raison, en 2015.

Un autre artiste est particulièrement friand du terme : Heuss l’Enfoiré. En février 2018, il lançait ce qui allait devenir une gimmick récurrente de son univers et du rap français de manière générale : «C’est carré comme en Corée du Nord». Cette topline, qui s’inspire de la fermeté et de la discipline de la dictature asiatique, a été réutilisé cinq fois par Heuss l’Enfoiré lui-même, et près d’une dizaine d’autres par ses compères. On retrouve du Almira dans “Wakanda”, du Yaro dans “Doggy” ou encore du Sofiane dans “Mecs de cité” en 2020. La Corée du Nord a même eu une place intégrante dans l’univers de Heuss l’Enfoiré à l’occasion de son album En esprit en janvier 2019, la plupart de ses publications s’accompagnant du drapeau coréen. Quelques mois plus tard, l’expression est devenue presque courante et régulière, et même au-delà du rap. Sacré Heuss.

La Corée, un levier égo-trip efficace

Au-delà de cette utilisation mainstream par Heuss l’Enfoiré et ses pairs, la Corée du Nord a également trouvé sa place récemment parmi un rap plus underground, et intéressé par la puissance militaire et le symbole des Kim-Jong. Définitivement, Infinit’ est le meneur ultime de cette nouvelle vague. Dans son projet Ma vie est un film II, il dissimule plusieurs référence à la Corée dans “1,5” au rythme d’inspirations plus pointues : «Découpe le zat’ à la Yoshimitsu, y’a la Corée du nord et tes potes se chient d’ssus». Yoshimitsu, c’est un personnage de Tekken avec un sabre et des tentacules. Aussi, ses compères Alpha Wann et K.S.A. ne sont jamais bien loin quand il s’agit de référencer le Nord de la Corée. D’ailleurs, ils s’en donnent à coeur joie dans “UMLA Tour” : «Traîne avec nous, on aiguise ton style, Corée du nord, restrictions strictes», s’amuse Philly Flingo. On ajoutera à ça, évidemment, le nouveau freestyle des deux acolytes, qui reprend l’acronyme du pays asiatique.

Dans la même lignée, on retrouve Lyonzon, ainsi que la secte du 667. Les premiers ont même appelé un morceau de leur mixtape Kriegsmarine en référence à la “Corée”. Azur évoque également le dictateur dans son morceau “Dennis Rodman”, en jouant sur la confrontation Corée du Nord-États-Unis : «Des fois j’me sens Kim-Jong Un, des fois j’me sens Donald Trump». Du côté du 667, on peut remonter jusqu’en 2015 pour voir Freeze Corleone saisir l’inspiration : «Applique la tyrannie comme Kim-Jong», précise-t-il dans “Canibus”. Plus vieux encore, Odeuxzero s’avouait déjà «détaché d’tout l’monde comme Kim-Jong Il» dans le titre “Combo” de la Ligue des Ombres en 2014. Des références plus lugubres, qui cherchent à appuyer l’aspect solitaire du dictateur, sans écarter la crainte qu’il peut nourrir via sa puissance militaire.

La Corée, c’est partie pour durer

Ainsi, en une poignée de mois seulement, la Corée du Nord semble être devenue une inspiration évidente pour le rap français. Et ce, en évoluant sur deux tableaux, un premier imaginé via un gimmick farfelu de Heuss l’Enfoiré et un deuxième plus imagé. En effet, de Gims dans la Sexion d’Assaut à Lyonzon et la Ligue des Ombres, la Corée du Nord semble se référer à la valeur d’un collectif fermé, insensible aux échanges internationaux. Infinit’, par exemple, emploie régulièrement le terme en clin d’oeil au positionnement de Don Dada. Sa popularité auprès de la sphère underground illustre cette volonté de se détacher du mainstream : naturellement, la Corée du Nord s’oppose aux États-Unis, et donc de cette présence occidentale. Là où les USA témoignent de cette position tentaculaire, la Corée joue avec ses propres règles, ses codes personnels et son ambition unilatérale.

Évidemment, la nation asiatique inspire également par sa supposée force nucléaire. La Corée, c’est aussi ses démonstrations militaires régulières, un goût prononcé pour les défilés. Se comparer à la Corée, c’est aussi louer ses capacités techniques et explosives, promouvoir la force de frappe de son clan à travers des défilés de couplets percutants. Ironiquement, peu de punchlines évoquent la censure où la liberté d’expression. On retiendra tout de même celle-ci de Médine : «Devant ma feuille blanche comme un blogueur du nord de la Corée». Une chose est sûre, la courbe d’utilisation du terme et la manière dont il s’implante mois après mois dans la culture, indique qu’il n’en est qu’à l’embryon de sa popularité au coeur du rap français.

N’hésitez pas à suivre Rapsodie pour plus de dates précieuses autour du rap francophone. 



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